Lire sur un écran, tout le monde le fait depuis l’invention de la télévision et plus encore depuis que les ordinateurs ont pris une telle importance dans notre vie quotidienne. Mais de la lecture d’un rapport d’activité, des derniers courriels envoyés par des collègues ou des amis, à la lecture d’un livre, un vrai, il y a toute une évolution technologique. C’est seulement aujourd’hui que le livre, une invention qui ne date pourtant pas d’hier, entre en concurrence sérieuse avec l’électronique : après la musique, après le cinéma et la télévision, l’un des médias les plus anciens va petit à petit rimer avec numérique. L’annonce mystère d’Apple est l’occasion de faire un petit retour en arrière et voir les différentes évolutions technologiques. Vu par ce qu’il reste des yeux de quelqu’un qui a commencé à lire de nombreux livres sur un écran cathodique.
Il y a une dizaine d’années, les écrans LCD commençaient seulement à faire parler d’eux : la plupart des utilisateurs possédaient des écrans cathodiques 17 ou 19″. Encombrant, émettant presque assez de rayonnement pour servir de lampe à bronzer, un moniteur CRT cumulait de nombreux défauts. Vis-à-vis d’un livre papier, même des plus volumineux, la fatigue visuelle était trop importante pour un usage prolongé, et bien évidemment, il n’était pas question de s’installer confortablement dans son fauteuil favori.
Quelques fondus commençaient pourtant à défricher le terrain, mais de manière bien plus confidentielle que la musique et le très célèbre Napster : le travail de numérisation de la musique était déjà fait par l’éditeur et le développement de la puissance des processeurs a permis de lire des fichiers compressés, utilisant le format mp3. Pour un livre, c’était et c’est toujours une toute autre histoire, comme nous le verrons un peu plus loin, même si quelques rares éditeurs (par exemple l’américain Baen dont nous vous parlions à l’occasion des 10 ans de Webscription, son service de ventes en ligne).
L’arrivée d’écrans LCD performants (jetons un voile pudique sur l’existence des écrans à matrice passive) va régler plusieurs soucis des écrans cathodiques : la fatigue visuelle est fortement diminuée, l’affichage est parfaitement net et l’encombrement réduit. La lecture devient possible et même transportable voir mobile : un ordinateur portable sur les genoux, c’est possible et avec un PDA, l’écran LCD s’invite même dans nos poches. La résolution limitée des PDA sera leur principale faiblesse : passer son temps à tourner les pages, ça peut lasser. Les portables eux, seront surtout limités par leur autonomie : 3 ou 4 h, ça ne suffit pas toujours pour lire un livre en déplacement, et si le PDA est plus endurant, il s’épuise malgré tout plus vite qu’un livre. Si pour mes yeux, le souci principal reste la fatigue visuelle – toujours supérieure à celle induite par la lecture sur papier – l’autonomie reste un des éléments les plus pénalisants et le premier constructeur à proposer une solution à ce souci avait toutes les chances de décrocher le jackpot.
L’encre électronique, dans son principe, c’est simple : un écran utilisant cette technologie est composé d’un grand nombre de capsules contenant des pigments noirs chargés négativement (2) et des pigments blancs chargés positivement (4). Ces pigments baignent dans un fluide neutre (3) et l’ensemble est contenu entre deux électrodes : une électrode supérieure transparente (1) et une électrode inférieure (1).

En jouant avec la charge des électrodes, chaque capsule va pouvoir afficher soit du noir, soit du blanc, soit un mélange des deux pour obtenir plusieurs niveaux de gris : les écrans les plus évolués affichent jusqu’à 16 niveaux de gris. Une fois formée, l’image restera dans son état même si l’énergie venait à manquer . Cette technologie présente plusieurs intérêts
Au chapitre des limitations, la première que tout le monde verra, c’est que la couleur n’est pas encore au programme, même si plusieurs annonces ont été faîtes par différents constructeurs. La deuxième limitation, c’est le temps de réaction : il faut grosso modo une seconde pour changer l’affichage. Si cela ne présente aucun problème pour les livres, il n’est pas possible de proposer des animations. Cette latence peut aussi gêner certains utilisateurs au moment du changement de page, mais à ce niveau, c’est un coup à prendre et à l’usage, une liseuse utilisant l’encre électronique (comme la PRS-600 de Sony) est pour le moment le substitut le plus efficace au papier.
Est-ce pour autant le début d’une nouvelle ère ? Plusieurs facteurs sont en jeu. Si pour le moment, l’accueil du public est positif (en particulier chez nos amis américains), l’absence de couleurs peut être préjudiciable pour la conquête du grand public. Autre inconnue de taille : la réaction des éditeurs. Sans contenu, aussi bonne soit une technologie, elle est vouée à l’échec. Et en France, le livre électronique n’a pour le moment aucun statut clairement défini : ce n’est pas un livre donc il n’est pas protégé par la loi Lang et il semblerait que tant que les choses ne sont pas tirées au clair, les éditeurs préfèrent jouer la prudence. La dernière inconnue, c’est la tablette qu’Apple pourrait présenter dans quelques minutes… Quelle technologie d’affichage le constructeur aura-t-il choisie pour son nouveau produit : l’OLED comme certaines rumeurs l’annonçaient, le LCD classique ou bien une des évolutions couleur de l’encre électronique ?
Du papier au numérique
L’une des principales vulnérabilités du CD (et des DVD plus tard), c’est que le travail de numérisation a déjà été fait. Il ne reste plus qu’un travail de conversion vers des formats plus adaptés à la distribution via Internet pour générer un partage massif. Pour le CD, ce fut le MP3 et pour le DVD, le DiVX. Pour le livre, c’est une tout autre histoire puisqu’il faut partir du papier.
Le prix réduit des scanners rend la numérisation accessible à de nombreuses personnes, mais plusieurs éléments viennent tempérer les ardeurs : pour obtenir une numérisation de qualité, il faut casser le livre et, malgré tout, il faut reprendre page par page le résultat obtenu après utilisation d’un logiciel d’OCR. Rien à voir avec la simplicité de la conversion vers le MP3 de son dernier CD pour pouvoir l’écouter avec son baladeur mp3.
Tout ça n’empêche pas des groupes de fans d’exister : ils se sont lancés dans la numérisation de l’immense quantité de livres aujourd’hui tombés dans le domaine public et pour lequel, il n’y a donc plus aucun droit à payer : ces groupes de bénévoles font cadeau aux utilisateurs des nombreuses heures de travail nécessaires pour obtenir une version numérique de qualité. Des groupes comme Ebooks libres et gratuits pour les oeuvres françaises ou Project Gutenberg pour des oeuvres dans d’autres langues donnent ainsi accès à une vaste bibliothèque de grands classiques.
Apple a choisi : l’iPad utilisera un écran IPS. Réputée pour son contraste, ses couleurs, cette technologie n’en demeure pas moins une des différentes manières de faire un écran LCD. Au vu des premières réactions, pour la conquête du grand public, il est clair que la couleur est l’élément qui fait prendre quelques années aux liseuses monochromes classiques. Il reste à voir le confort de lecture lors d’un test, mais, pour les romans, une liseuse spécialisée me paraît toujours être le meilleur choix : elle n’offre pas la couleur, elle n’offre pas la polyvalence de l’iPad et son prix est toujours bien élevé, mais sauf si Apple a réussi des miracles avec son écran IPS, elle devrait conserver la main pour la stabilité de l’affichage et pour la fatigue visuelle générée.
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